La préservation de la tradition islamique par les oulémas indiens : au cœur des recherches de Laurence GAUTIER.
Comment penser le « vivre ensemble » dans une société religieusement très diverse marquée par une forte politisation des différences religieuses ? C’est au cœur de cette question cruciale que s’inscrivent les recherches de Laurence GAUTIER, qui ont notamment donné lieu à la masterclass consacrée à l'Inde, organisée par notre chercheuse HiSAAR et Erdal KAYNAR le 25 septembre 2026. Intitulée D'un empire multiconfessionnel à la formation d'un État-nation séculariste : la gestion de la diversité religieuse en Inde (XVIIIe-XXIe siècles), cette masterclass fut l'occasion d'examiner les ruptures et les continuités dans la gestion de la diversité religieuse de l'Empire moghol jusqu'à l'avènement d'un État-nation séculariste après l'indépendance (1947), dans un pays profondément marqué par son héritage colonial et la partition avec le Pakistan.
Laurence Gautier poursuit ces travaux dans son projet de recherche consacré aux oulémas indiens, gardiens de la tradition islamique dans un pays où l'islam est minoritaire. Ce projet porte plus spécifiquement sur la Jamiat Ulama-i-Hind (JUH), une association d'oulémas créée en 1920 pendant la lutte anticoloniale, qui s'opposa à la création du Pakistan en défendant un "nationalisme composite" fondé sur l'alliance entre hindous et musulmans. Il examine la manière dont ces savants religieux s'emparèrent à la fois de la tradition islamique, de concepts politiques non-religieux (comme le sécularisme et la démocratie) et d'une mise en récit de l'histoire de l'Inde pour définir leur place dans l'État-nation, dans un contexte où les musulmans étaient fortement marginalisés. Ce projet a donné lieu à un premier article, publié récemment dans la revue History of Education, qui étudie, à travers la réorganisation de l'enseignement islamique après l'indépendance, la reconfiguration des relations entre pouvoirs politique et religieux ainsi que les efforts de la JUH pour promouvoir une forme de sécularisme compatible avec la tradition islamique. Ce projet se poursuit actuellement avec l'analyse des manuels d'histoire publiés par l'association à destination des écoles islamiques (makatib). Ce travail vise à mettre en lumière la manière dont ces oulémas réinterprétèrent l'histoire musulmane de l'Inde pour réaffirmer l'ancrage de l'islam en Inde post-indépendance. Il a notamment fait l'objet d'une communication lors du colloque inaugural de l'ITI-HiSAAR.
Ce projet met également en regard les discours de ces oulémas avec ceux d'intellectuels, basés dans des universités à majorité musulmane, qui participèrent eux aussi aux débats sur la place des musulmans en Inde. Dans un nouvel article en cours de rédaction, Laurence Gautier explore le rôle de l' « école d'Aligarh » dans la décolonisation et la déconfessionnalisation de l'histoire indienne afin de promouvoir l'idée d'une Inde "composite". Ces travaux sont l'occasion d'examiner la circulation des idées entre sphères intellectuelles et politiques, religieuses et séculières, ainsi que l'inscription de ces acteurs dans des réseaux intellectuels et politiques transnationaux.
